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Avec ses clients, elle a frôlé le drame à Crévoux : le récit superbe et instructif de Lara Amoros

Son témoignage est magnifique et utile : Lara Amoros , que nous n'avons pas réussi à joindre, est grimpeuse et aspirante guide de haute-montagne.
Sur son blog elle raconte son après-midi du mardi 16 février dernier au pied des cascades de glaces de Crévoux où sa vie et celle de ceux qui l'accompagnait aurait pu tourner au cauchemar comme cela s'est déjà passé il y a 6 ans quasiment au même endroit.

Cet après-midi là , comme nous l'avons évoqué, Ariane assiste médusée mais vous allez le voir à une coulée de neige dont tout le groupe sortira vivant 

A lire ICI

 

Photo : Lara Amoros

 

Mardi 16 février 2021, milieu d’après-midi.

Nouveau cauchemar à Crévoux.

Il est aux alentours de 15h et cette nouvelle journée de grimpe sur glace, s’achève tranquillement. Il n’y a plus qu’un grimpeur ou deux sur la cascade et tout le monde s’affaire à plier les cordes et à rassembler le matériel éparpillé un peu partout.

Nous avons tous bien grimpé, les bras sont un peu fatigués mais les sourires illuminent chaque visage.

Certaines et certains ont gravi leurs toutes premières longueurs en tête avec brio et on parle déjà des bières que l’on partagera ce soir pour fêter ça ! Journée idéale ?

Qui pourraient alors imaginer que cette journée de rêve, se transformerait, en quelques minutes, en véritable cauchemar ?

Avec Charles, nous encadrons, chacun avec l’aide d’initiateurs, une équipe de jeunes alpinistes pyrénéens. Groupe Espoir pour Charles, EPAF (équipe pyrénéenne d’alpinisme féminin) pour moi. Les sélections ayant eu lieu tout récemment, nous faisons chaque jour davantage connaissance avec ces jeunes motivés avec qui nous allons partager des aventures durant les deux prochaines années. Et quelles aventures !

Ce mardi, c’est à peine le deuxième jour de notre tout premier stage. Nous sommes 19 au total.

Aujourd’hui encore, les températures ont été bien au dessus des normales saisonnières mais la cascade des Razis à Crévoux reste un « frigo » et ici la glace a bien résisté à ce redoux prolongé. Une cascade en belle condition est une denrée rare ces temps-ci, nous en sommes bien conscients.

Dès midi, des coulées de neige lourde ont commencé à glisser un peu partout. De simples sprindrifs sur la cascade, à de vrai petites avalanches en rive droite du vallon. Nous prenons ces indices en compte et évoquons avec Charles et quelques autres, au fil de la journée, la nécessité de remettre les DVA et de les retester au moment de faire la marche du retour. Nous nous répétons même à plusieurs reprises que nous sommes bien contents d’être sous une zone peu raide et boisée.

Fausse impression de sécurité ?

Avant de quitter le spot, il reste quelques relais à démonter. Des broches à récupérer avant de descendre en rappel sur des lunules. Je préfère faire cette manip moi-même que de la confier à quelqu’un d’autre.

Je m’encorde afin de remonter jusqu’au relais en moulinette. Laura propose de m’assurer. Je commence à grimper. J’apprécie de me mettre un peu en mouvement, on grimpe peu lorsqu’on encadre. La ligne n’est pas très raide, ça déroule.

Je suis déjà à une dizaine de mètres de haut lorsque je vois en une fraction de seconde une coulée de neige m’arriver pile dessus. J’entends Laura hurler « attentioooooonnnn ! ».

Je baisse la tête et j’encaisse. En un coup d’œil, je vois mon assureuse qui a réussi à se décaler sur la gauche sous les rochers où les sacs ont été laissés « à l’abri ». Je croise son regard apeurée mais je suis soulagée de la savoir en « sécurité ». La neige ne s’arrête pas de couler, pire, j’ai l’impression que la coulée forcit. Je rentre la tête dans les épaules et serre plus fort les manches des piolets.

Au milieu de ce torrent de neige qui me dégueule en trombe dessus, quelques blocs de neige plus gros me percutent. Je sens parfois mes épaules partir en arrière et mon dos se cambrer mais j’essaie de reprendre une position verticale pour ne pas me faire casser en deux. Combien de temps pourrais-je résister à ça ?

Le bruit est sourd, le flux continu, puissant, déstabilisant. Cette fois, je comprends.

Je comprends que je suis en train de me faire littéralement dégommer par une de ces vraies avalanches. Celles dont on parle tant, celles pour lesquelles on se forme, celles que l’on cherche à tout prix à éviter, celles pour lesquelles on s’entraîne à la recherche DVA, au sondage et au pelletage, celles qui ont mis fin à la vie de tant de montagnards, celles que l’on redoute au plus profond de soi.

Alors c’est ça une avalanche !??

Prendre la mesure et l’enjeu de la situation me pousse illico à chercher une solution. Je ne veux pas rester là et me faire secouer comme une poupée de chiffon. Tel un petit animal, je passe en mode survie. Hypocritement, à cet instant, je ne pense plus qu’à moi, à sauver ma peau. Je ne pense plus du tout à ce qu’il se passe en bas, je dois me débrouiller seule, ensuite on verra. Mais que faire quand on est agrippée aux manches de ses piolets à dix mètres de haut sans contact aucun avec le reste du monde ?

La corde me tire de plus en plus fort vers le haut. Sûrement la faute à la neige qui enfouie profondément le restant de corde en bas pourtant la solution n’est pas vers le haut. Je pense aussi au relais qui pourrait céder. Le plus tard serait le mieux, me dis-je, afin de rester le plus en surface possible. Je ne veux pas finir en bas tout de suite. Tout cela ne dure que quelques secondes et c’est assez fou tout ce que l’on peut se raconter dans un temps si court.

En un éclair de lucidité, j’aperçois sous mes pieds à gauche, un creux dans la glace formant un petit surplomb. Une sorte de petit rideau, une mini grotte. Un abri ?

Au moment où je lâche les piolets pour mettre mon poids dans la corde et profiter de l’élasticité de celle-ci, je sais que je ne pourrai pas revenir en arrière et qu’il faut que mon plan fonctionne. Je descends d’un mètre et je m’agrippe avec la main à une stalactite bordant le rideau mais la corde me tire en arrière et je rebascule dans le vide. Aussitôt je retente ma chance et je glisse un genou derrière le rideau, ça fonctionne. Je me rétablis, me retourne et plaque le dos au rocher, face au vide. Je peux presque me tenir debout. Je suis sauvée ou en tout cas en bien meilleure posture que quelques secondes plus tôt !

La coulée passe maintenant à quelques centimètres de mon visage et il me semble qu’elle forcit toujours plus et que cela a pris encore davantage d’ampleur. Et si l’avalanche n’était plus localisée que sur moi comme c’était le cas au tout début et que toute la cascade était touchée ?

Soudain, je pense à ce qui se passe en bas. Où sont les autres ? Ont-ils tous pu se mettre à l’abri ? Je sais les DVA éteints dans les sacs. Quelle erreur ! Mais de toute façon qui sera encore à la surface pour effectuer des recherches ? Je gémis et j’imagine le pire… Quelle horreur !

La neige se déverse encore et encore, c’est interminable. Je vois des gros blocs passer devant mon nez. Jamais je n’aurais résisté à tout ça, pendue à mes piolets. Quelle chance d’assister à ce sinistre spectacle depuis l’envers du décor. Je sors mon téléphone de la poche de ma doudoune, le déverrouille avec difficulté, des gouttes d’eau perlent sur l’écran, je l’essuie et essaie de me calmer. J’ai tout mon temps. De toutes façons, on ne peut rien faire pour entamer des recherches, les blocs de neige débaroulent encore, c’est le chaos « dehors »… J’accède à mon répertoire… PGHM Briançon… Bingo, j’ai le numéro ! J’appelle. Je sais que la couverture réseau n’est pas folle mais je tente ma chance. Je n’entends rien. L’avalanche est si bruyante que je n’entends même pas la sonnerie. Je me bouche l’autre oreille et recommence. Rien. Merde !

Et la neige qui coule encore… Putain ! Mais ça va s’arrêter ce bordel, oui !???

Soudain, c’est le grand silence. Un silence glaçant. Le grand calme après la tempête.

Timidement, je sors la tête de ma cachette et me risque à jeter un œil sous mes pieds.

Tout est blanc. De la neige partout. Un nuage en suspension. A mon aplomb, au milieu d’une colline de neige, un gant sort de la neige. Vision d’horreur !

En une fraction de seconde, j’imagine vraiment le pire des scénarios : Tout le monde sous la neige sans DVA et moi, comme une sotte, seule à la surface, suspendue à une corde à une dizaine de mètres du sol sans moyen de descendre facilement et avec un téléphone sans couverture réseau.

Une fraction de seconde plus tard, des hurlements me sortent de ma torpeur, on crie mon prénom et mon champ visuel s’élargit aussitôt : je vois des gens s’agiter en bas. Je ne suis pas seule ! C’est même essentiellement pour moi que l’on s’inquiète dans un premier temps. A la fin de cette interminable coulée, tous les regards se sont naturellement tournés vers la ligne dans laquelle je grimpais quelques minutes plus tôt et dans laquelle ces tonnes de neige se sont déversées. Chacun a alors pu constater qu’il n’y avait plus que deux piolets ancrés dans la glace et plus personne au bout.

Retour à la réalité.

Je me mets à hurler : « Comptez-vous !!!!! », « Comptez-vous par groupe !! »

Je suis traumatisée par cette main qui sort de la neige. Mais combien sont-ils là-dessous ?!?

Charles et Julien ordonnent à tous de sortir les sondes et les pelles. Je suis rassurée qu’ils soient indemnes tous les deux et leur fais confiance pour organiser la suite. Je les vois foncer sur leurs sacs puis en direction du gant qui émerge de la neige. Par miracle, les sacs n’ont pas été ensevelis, on a accès aux pelles et aux sondes.

Ce qui peut paraître simple et anodin ne l’est plus dans ce genre de situation. Compter est une véritable épreuve. Très vite, Laura hurle : « Il manque Charlotte ! ».

… Merde, non, c’est pas vrai !

Très vite, on nous dit l’avoir aperçut au pied de la cascade avec Alex, ils s’amusaient à faire une lunule.

… Merde ! « Aleeeeeeeexxxxx ! »

Alex est dessous aussi. Deux, il y en a au moins deux dessous. Il faut être sûrs certains. Qui d‘autre ?

On est 9. Je le sais, j’en suis sûre.

Je compte, je recompte… Depuis mon perchoir, je ne vois que des casques qui se déplacent dans tous les sens. Je perds le fil, je recommence. Pauline, Ilona, Coralie, Sophie, Laura, Marianne, Angélique, je les ai toutes aperçues après la coulée. Elles sont là mais ça ne fait sept. Charlotte est sous la neige. Mais où est la huitième ? Et qui est-ce ? Je recommence, je m’en veux de patiner ainsi, je m’énerve… Je ne sais plus compter ou quoi ?!!

Finalement, j’essaie de me calmer un peu, je sors mon téléphone, cherche et retrouve une photo de groupe. Je recompte encore, je passe tout le monde en revue. La huitième, c’est moi ! Quelle idiote !

Un autre groupe présent sur le site, nous prévient que les secours sont prévenus. Merci les gars ! Je demande à Pauline de chopper ma radio dans mon sac et de chercher le canal « monoPG » pour avoir l’hélico en direct lorsqu’il sera là. Je me sens bien inutile là haut et en même temps j’ai l’impression de pouvoir « coordonner » un peu les opérations… Je constate que le dépôt est très localisé, peut-être 6 mètres de large. Pour autant, la coulée ne s’étant pas évacuée dans la pente, son épaisseur peut-être assez conséquente me dis-je.

Je m’aperçois que sous mes pieds, quelqu’un commence à être dégagé à grands coups de pelle. Un casque apparait. Alex, Charlotte ?? Quelqu’un d’autre ?? En quelques secondes, son visage est dégagé. Alex est conscient et nous dit tout de suite que Charlotte est juste à côté de lui. Les efforts redoublent et bientôt le casque de Charlotte émerge aussi. Quelques secondes plus tard, on l’entend hurler. Ouffff !

En moins de trois minutes, Charlotte et Alex peuvent à nouveau respirer la vie à plein poumons ou presque.

Ils sont conscients et ne semblent pas blessés. Un miracle !

Je suis ébahie par tant d’efficacité… Charles court dans la pente sa radio à la main pour tenter d’échapper à la zone d’ombre que projette la falaise sur nous.

Un moment encore bien désagréable s’ensuit. Comme un flottement, un moment de doute qui nous envahit tous. Et s’il y avait encore du monde là dessous ?! Et si on avait oublié quelqu’un ?

On abandonne un temps, les deux têtes qui sortent de la neige pour mettre en place une vague de sondage.

Pendant ce temps, Charlotte et Alex angoissent à l’idée que ça recommence. Quelques uns les rassurent, d’autres recomptent encore et encore nos deux groupes et moi je suis toujours là haut, au milieu de la cascade.

Finalement, cette fois c’est sûr, le compte y est ! On commence à se détendre et à souffler un peu…

Alex et Charlotte sont enfin dégagés entièrement. Enterrés debout, les pauvres... Mais quel réflexe, cette main en l’air et l’autre devant la bouche !

 

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